Interview

Quand l’esprit domine le maitre

Si les yeux sont la fenêtre de l’âme c’est au travers du 3ème oeil d’Ivano que nous découvrons la leur. Celle de ces femmes, au bord d’un portrait, au détour d’un miroir, à la frontière du réel. Et nous découvrons celle d’un photographe: Ivano Coltellacci qui nous livre au fil des mots un peu de son vécu artistique, un immense talent, beaucoup d’humilité.

Q Vous dites être un photographe « amateur », quelle différence faites vous entre un perfectionniste comme vous et celui que vous considérez comme un photographe professionnel? Sur quels critères le considérez-vous comme tel?

R Difficile de parler de ce que je ne suis pas : « un professionnel ». La différence la plus notable est que le travail d’un professionnel est souvent lié à une commande, le mien toujours à ma liberté. Ma liberté me donne le privilège de rencontrer et de travailler avec des gens que je choisis et qui m’ont chacun beaucoup apporté. On dit qu’une bonne photo est une photo vendue, alors je serai professionnel lorsque je vendrai mes photos, mais sans y perdre ma liberté. Le mot « amateur » me correspond car il contient le mot « aimer ». Dans mes photos, je suis en résonance avec mes émotions, je goûte ces instants car ils provoquent en moi un bouleversement comme lorsque on aime. Je recherche la perfection en me rapprochant le plus possible à l’image de l’émotion que je ressens. La technique ne suffit pas : il faut apprendre à voir comme on a appris à lire, et ça se passe dans l’œil, puis dans l’âme avant de passer dans le cerveau. Mais j’aimerais y ajouter que l’enthousiasme ne remplace ni l’expérience, ni la compétence.

Q
D’où vous vient cette passion? Avez-vous grandi dans un environnement qui aurait stimulé ce goût?

R Mon entourage familier n’a pas déterminé ma passion pour la photo, ni l’ont fait mes études. Pourtant, depuis mon plus jeune âge, j’étais captivé par les images : ces moments suspendus qui n’ont plus ni passé ni futur, mais qui vivent dans le présent de celui que les regarde. Certaines photos peuvent représenter un témoignage, mais ce n’est pas ce besoin de vérité qui m’attira dans les photos, je suis fasciné par les sensations qui en ressortent. Très jeune j’ai commencé avec des appareils jetables, puis plus tard mon premier reflex argentique, mais mes sujets de cette époque ne sont plus ceux d’aujourd’hui. Je prenais en photos des scènes de la vie : des moments, des gestes, des visages ; souvent furtivement parfois en approchant des inconnus. Pendant toutes ces années, j’ai eu de longues périodes où je ne pratiquais pas la photographie. A plusieurs reprises, je m’en éloignais, j’y revenais, tout en maintenant un regard sur la Photo. Sans avoir de formation en culture artistique, je nourris mon œil d’images, je découvre les grands maîtres de la Photo, mais aussi de la Peinture et de la Sculpture. En Novembre 2007, j’ai voulu prendre un nouveau départ : composer mes images. J’ai décidé d’approcher différemment la Photo, à la manière d’un peintre avec son tableau. «Entre réel et idéel», je ne cherche pas le vrai mais je pourchasse mon imaginaire, un lien du réel avec l’absurde, l’onirique, l’utopique, le fictif … Je ne me donne pas de limite et je ne me pose pas la question de savoir si mes photos fascinent ou révulsent : elles ont du sens pour moi.

Q Qu’est-ce qui provoque en vous, caméra en main, une émotion suffisante pour que vous vous disiez « J’y suis, c’est cet instant là que je veux retenir et capturer »?

R C’est la magie des rencontres. Dans l’imaginatif de mes ambiances, je cherche à créer la complicité avec mes mannequins : un travail d’équipe qui s’affine ensemble, tant avant une séance que pendant. Ainsi, j’attache autant d’importance à la lumière ou à la pose, qu’au modèle : ce qu’il ressent, son bien-être et son plaisir à poser. Ils sont les ingrédients dans lesquels je guette l’instant. L’instant où tous ces éléments s’accordent en harmonie : le moment où l’esquisse prend forme, la seconde où la note sensible résonne. Alors, il n’y a plus aucune parole, la place est à l’image : les lignes, les courbes, le parfum des reflex, les lumières. Quel que soit le thème de la photo, je tente de traduire la pureté et la fraîcheur de ce que je vois à ce moment-là dans mon viseur.

Q
Qu’est-ce qui vous captive au point que vous deviez le conserver en photo

R On attribue à Picasso une citation que j’aime beaucoup : « Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes. » L’imaginaire que j’aime, qui me stimule, qui m’excite : cet imaginaire-là, je ne veux pas le perdre. La Photo me permet de le dessiner. Jeune, j’ai eu l’occasion d’apprendre à faire des photos, et j’ai la chance d’avoir encore beaucoup à apprendre.

Q
Il y a tant de femmes dans cette galerie photo qu’est la votre, qu’est-ce qui vous fascine tant chez elles?

R (Rires). Certainement la même chose qui a fasciné peintres, sculpteurs, et photographes depuis toujours. J’aime tout simplement les femmes et leur harmonie. Je trouve aussi que les femmes participent plus facilement, avec plus d’implication, plus d’énergie, à ce qui touche leur sensibilité. La relation avec une femme est plus sincère, plus vraie. Je vois la femme comme le meilleur sujet pour représenter une émotion, une sensation, un graphisme. Sans doute parce que je suis un homme.

Q Pourquoi le nu? Que représente pour vous ce langage du corps quasi omniprésent dans vos clichés? Quelle est votre rapport, évident, à la MATIERE?

R La question du nu je ne me la pose pas vraiment : ces femmes ne sont pas nues. Elles sont habillées d’ombres et lumière, de texture, de matière : c’est la théâtralité du corps. Je prends le nu avec un regard direct : ses accidents de formes, ses plis et ses défauts. Lorsque j’utilise la matière, c’est le passage à l’acte qui consiste à débarrasser ce nu de sa robe de chair. La matière est une enveloppe qui donne du relief, amplifie les textures, absorbe et redonne la lumière : c’est mon obsession. A travers la matière je recherche un résultat esthétique et émotionnel qui touche à l’inconscient. Je ne m’intéresse pas à la beauté du corps avec un sens classique, mais plus au résultat d’un ensemble beau, juste, pur, graphiquement sensible, émotionnellement libre.

Q Parlez-moi un peu de votre manière de « scénariser » puis de façonner, en quelque sorte, vos modèles de façon à les amener là où vous êtes, là où vous vous positionnez dans votre art.

R Mon désir d’image vient le plus souvent d’une envie d’utiliser une matière, ou d’une envie de réaliser une scène qui s’est matérialisée dans ma tête avec une alchimie imprécise. L’inspiration est liée avant tout à mon imaginaire et je me nourris d’images qui le stimulent davantage. A partir de ce moment-là, je commence à réfléchir à ce dont je vais avoir besoin, et souvent se déclenche une sorte de frustration, car je suis obligé de revoir et changer des éléments, par manque de moyens et/ou de place. Par exemple, j’ai attendu 3 mois pour trouver de vraies plumes, car j’ai une image qui hante ma tête depuis longtemps. De plus en plus, j’essaye de ne pas faire beaucoup de concessions et je prends le temps de trouver ce dont j’ai besoin. Le modèle doit se sentir à l’aise avec l’intention de la photo. Je ne force pas la main, car j’ai besoin d’une vraie participation et souvent je cherche à l’impliquer au début de l’idée. Aussi, avec certains modèles, nous travaillons vraiment ensemble sur l’avant-projet d’une séance photo en partageant un référentiel d’images que nous construisons ensembles et qui va nous servir de base d’inspiration. Les ingrédients sont le dialogue et la bonne humeur, car ,avant tout, on doit se faire plaisir. Si on fait de bonnes images, c’est le bonus.

Q
Pourquoi ce choix du Clair-Obscur, noirceur des âmes ou de votre regard sur elles?

R Probablement pour le côté obscur, mais aussi pour apporter plus de relief à l’image. J’aime le fort contraste car on touche plus facilement à l’inconscient.

Interview réalisée par Diana DELMAS pour Close Up Magazine : The Fashion Art Book - ISSUE N.1 - 2010

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